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mercredi 8 septembre 2010
 
Vie de l’association FJN

 

Colloque de Paris Juifs et Noirs 23 novembre 2008
Par Maurice Dores

 

Les Juifs d’Afrique...

C’est un grand honneur pour moi de prendre la parole. Depuis, plus de 20 ans je suis à l’écoute de ceux qui s’expriment en Afrique et dans le monde noir au nom du judaïsme. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de voir rassembler venant d’Afrique, d’Israël et des Etats-Unis plusieurs d’entre eux à l’initiative du président de l’association Fraternité Judéo-Noire Guershon Nduwa. Non seulement, j’ai beaucoup appris en rencontrant ces hommes de foi et de conviction mais encore je constate qu’ils ont avancé et réalisé leur projet. C’est le signe d’un mouvement de fonds. Je leur rends hommage. Je me souviens d’avoir rencontré le rabbin Capers Funnye il y a 20 ans, en 1987. Il travaillait dans un bureau au Spertus College, le centre culturel juif de Chicago. C’était l’époque où les Juifs noirs de Chicago se réunissaient dans le salon de leur vieux rabbin Abihu Reuben. Capers Funnye avait pour préoccupation principale d’acquérir un Sefer Torah. En attendant, il conduisait l’office avec une Bible imprimée. A présent, le rabbin Capers Funnye est le leader du temple renommé Beth Shalom B’nai Zaken Ethiopian Hebrew Congregation. Il fait partie du Comité des rabbins de Chicago et est devenu une autorité spirituelle. Son audience est internationale. En 2000, j’ai fait la connaissance de Chief Hiben Daniel. Il étudiait dans une yeshiva de Jérusalem et était melamed enseignant de jeunes enfants. Aujourd’hui, il conduit une communauté nigériane qui s’est installée à Tel Aviv dans une très belle synagogue des années 30 que lui ont confiée les juifs syriens dont la population a quitté le quartier de la gare routière. Récemment, j’ai assisté un jeudi soir à son enseignement et il ne faut pas passer sous silence que ses fidèles ont un grand mérite de s’y rendre, parce qu’ils sont sans papiers et le certificat de brith d’alliance que leur a délivré une yeshiva séfarade orthodoxe de Jérusalem ne les protège pas d’une arrestation possible. Apparemment être un juif noir n’apporte pas de privilège même en Israël. Guershon Nduwa en sait quelque chose et il faut le remercier pour sa détermination et ses efforts dont on peut voir à présent les résultats encourageants. Guershon Nduwa m’a demandé de parler des juifs d’Afrique. L’exposé sera bref. Nous évoquerons tout de même trois points : d’abord les traces juives en Afrique, ensuite les communautés juives et les groupes judaïsants actuels et enfin les particularités de l’identité judéo noire. Les traces juives en Afrique sont nombreuses. Elles sont anciennes comme en en témoignent plusieurs historiens. Au premier siècle Philon l’historien juif d’Alexandrie écrit que de son temps ses coreligionnaires habitent jusque sur les frontières de L’Ethiopie. Des chroniqueurs arabes Al Idrissi au 12ème siècle, Ibu Khaldum au 13ème citent l’existence de communautés juives au cœur du Sahara. Au 16ème siècle, l’historien et voyageur Léon l’Africain traverse l’Afrique de l’Ouest et y rencontre des Juifs. Citons aussi Eldad Hadani, un voyageur juif du 9ème siècle. Dans un très bel ouvrage illustré Jacob Oliel reconstitue l’histoire occultée d’un royaume juif Saharien balayé par une vague de fanatisme en 1492. Avant le christianisme et l’islam le judaïsme a été la première des grandes religions monothéistes en Afrique. Souvenons-nous qu’il est né au Sinaï. On en retrouve les traces jusqu’à Tombouctou et au-delà. La recherche de traces juives en Afrique réunit aussi les mystères supposés du continent noir et celui des dix tribus d’Israël. On sait que dans la tradition juive le rassemblement sur la terre d’Israël des tribus disparues après la destruction du royaume du Nord par les Assyriens au huitième siècle avant l’ère commune annoncera la venue des temps messianiques. Ce sera le geoula – la délivrance. Ce thème est à l’origine d’un grand nombre de mythes parfois fantaisistes. Mais, cette mythologie n’exclut pas, par ailleurs, l’idée d’une transmission spirituelle d’un ferment juif de génération en génération. Ces dernières années le rabbin Elyahou Avihail s’est donné pour mission le retour des juifs oubliés. Il a fait revenir en Israël les descendants de la tribu des Bne Menashe qui vivent aux frontières de l’Inde et de la Birmanie. Il est dommage que le rabbin Avihail soit peu sensible aux échos qui viennent d’Afrique. Pourtant, plus près de nous la présence juive en Afrique appartient au domaine de l’histoire solidement établie. Dans un mémoire riche en documents, Izabel de Moraes chercheuse brésilienne fait le récit du commerce des cuirs et des peaux qui firent au 17ème siècle la prospérité du souverain et des habitants de la Côte qui va du Cap Vert à la Gambie. Beaucoup de juifs tinrent des maisons de commerce. Les juifs judaïsaient leurs esclaves. Ils eurent avec des Africaines des enfants qui pratiquèrent la religion de leurs pères. Sous la domination des Portugais, les juifs ont subi l’Inquisition qui les obligeait à se convertir avec leur entourage. Les archives révèlent que les Nouveaux Chrétiens continuaient à pratiquer le judaïsme en se cachant. Ces Juifs du secret ont été nommés les marranes. Le marranisme est une constante de l’histoire juive. Cela nous amène à parler des familles afro-brésiliennes issues de l’histoire du commerce triangulaire. Des Portugais ont vécu au Brésil du temps de l’esclavage. Certains étaient gouverneurs et marranes. Nommés ensuite en Afrique au Togo ou au Bénin, ils ont fait souche. Leurs descendants africains témoignent aujourd’hui de la multiplicité des origines et du mélange étonnant dans l’histoire de l’inquisition et de l’esclavage. L’un d’entre eux m’a montré des écrits et une iconographie qui remontent loin dans la généalogie et révèle d’anciennes pratiques juives masquées. Ce travail ressemble à une sorte de réveil après des siècles de sommeil.

Nous arrivons à notre second point qui ne pourra être qu’une énumération tant les groupes juifs ou judaïsant qui se développent en Afrique sont nombreux et variés et ont chacun une histoire particulière. Commençons par l’Ethiopie Les Falashmouras : à côté des Falashas ou Beta Israël, qui sont juifs depuis des siècles voir des millénaires, des milliers d’Ethiopiens ont été convertis de force au christianisme. Aujourd’hui, ils revendiquent leur identité juive. L’état d’Israël qui avait fixé un quota pour leur retour a décidé d’ouvrir à nouveau les portes. En Afrique du Sud les Lembas sont des dizaines de milliers qui s’affirment juifs, appuyés par les recherches génétiques les faisant venir Yemen. En fait, ils développent peu d’institutions juives, contrairement aux Ibos du Nigéria qui comptent plus d’une vingtaine de synagogues. Hiben Daniel nous a expliqué que les Ibos maintiennent des pratiques hébraïques depuis toujours (séparation du lait et de la viande, interdiction du porc et des poissons sans écailles ni nageoires). Chez d’autres peuples comme les Fangs et les Bamilekes du Cameroun, les Ashantis du Ghana où existe un groupe juif « The house of Israel » on reconnait des réminiscences juives. On peut s’en étonner et il faut rappeler que l’histoire de l’Afrique n’est pas immobile. Elle ne commence pas avec le colonialisme et les missionnaires comme certains l’imaginent. Des peuples sont arrivés dans la forêt subsaharienne depuis seulement quelques siècles. Plus au nord, ils ont pu être touchés par des influences juives. Par exemple la littérature orale africaine contient des motifs bibliques chez les Wolofs du Sénégal comme l’a montré Samba Diop dans un article que nous avons publié dans א ב. Un mot des Tutsis. Un groupe de Tutsis revendique des origines juives et tient un discours politique. Là il convient d’être prudent avec la théorie hamitique qui distingue les Africains venus de la haute Egypte de type sémite aux Africains du Sud de type Bantou. Cette théorie contestable peut donner lieu à des dérives racistes. On doit aussi tenir compte de la politique de réconciliation du gouvernement rwandais qui tient à éviter le rappel des origines dans la vie quotidienne. Il n’en est pas moins vrai que ce sont les Tutsis qui ont été exterminés lors du génocide de 1994. En ces temps de révisionnisme les mots justes sont indispensables pour rendre compte de la réalité. Il ne s’est pas agi d’un génocide rwandais, mais d’un génocide tutsi. Plusieurs survivants ont été reçus à Yad Vashem à Jérusalem. D’autres Africains encore tournent leur regard vers Jérusalem comme les Maliens de l’association Zakhor et les Cap Verdiens de l’association d’amitié Israël-Cap Vert. Enfin, terminons ce périple en Ouganda avec les Abayudayas qui pratiquent le judaïsme à quelques 200 km de Kampala dans plusieurs villages. Des rabbins américains et israéliens les ont convertis officiellement. Les Abayudayas ne revendiquent pas d’ascendance lointaine. Leur communauté a été formée au 19ème siècle par un Africain devenu protestant, officier dans l’armée britannique. Il a lu la Bible et s’est tourné vers le judaïsme.

On assiste donc à l’émergence d’une identité judéo-noire. Rappelons d’abord, que l’identité juive ne se définit ni par l’origine ethnique – Ruth, le modèle de la femme juive dans la Torah est une convertie – ni par la couleur de la peau. Le judaïsme n’a pas de couleur. Il n’a pas de couleur mais il a des saveurs, des minhagim, des coutumes. On ne retrouve pas les mêmes cuisines et les mêmes musiques chez les Sépharades et les Ashkénazes. On peut aimer aussi la cuisine africaine et les cantilations rythmées du kaddish entendues dans la synagogue de Harlem. Le reggae réveille le monde juif comme le montre le rabbin Matisyahu et un film intitulé « Awake Zion ». Le développement du judaïsme noir sera sans doute un pont entre le monde juif et le monde noir. Pour conclure, certains ont parlé d’invention du concept de « juif noir » et de « construction identitaire ». Comme si cette identité judéo-africaine était un composite de matériaux bibliques et culturels récents amenés par les missionnaires européens et maintenu par un ciment de mythes et de légendes. Cette vision réductrice oublie l’essentiel, à savoir la rencontre de l’universalisme juif avec la spiritualité africaine. Cette liaison est forte. La question sous entendue est celle de la légitimité des Juifs noirs considérés comme l’objet d’une fabrication « judéo-sioniste ». Plusieurs communautés juives africaines ont pris Israël comme exemple et ne craignent pas de déployer le drapeau israélien dans leurs locaux. Les Africains ont eu l’occasion d’observer la qualité de la coopération Israélo-Africaine. L’idée leur est venue que le rétablissement du peuple juif est un exemple pour les peuples noirs. Les Juifs noirs ont toujours existé. Ils se sont inventés eux-mêmes et continuent de le faire. Le développement actuel du judaïsme en Afrique n’est pas une construction artificielle, c’est une renaissance. Usons d’une métaphore, c’est un feu dont les braises se rallument sous la cendre. Et nous en avons besoin pour nous réchauffer. Souhaitons aux Juifs noirs de ne pas se laisser « ethnologiser ». Personne d’autres qu’eux n’est en mesure de définir leur identité. Nous sommes là aujourd’hui pour les écouter, les rendre présents comme disait André Schwarz-Bart dans sa conception d’une ethnologie de connaissances partagées.

 
 
Publié le lundi 1er décembre 2008
Mis à jour le jeudi 4 décembre 2008

 
 
 
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