N’y aurait il pas un moment où nous peuples juifs, devions dépasser nos clivages intracommunautaires pour nous serrer les coudes.
Pour l’association des juifs noirs en France, ce moment est venu. Dans la Communauté française, la question de la minorité juive noire est une réalité dont on ne pourra écarter. Le débat autour de « l’invisibilité » des juifs noirs se situe au cœur de notre association. Les termes « minorité juive invisible » nous permet de confronter les termes mais aussi d’en saisir toute la dimension communautaire. Toutefois, il requiert une double clarification conceptuelle des notions de « minorité juive noire » et « d’invisibilité » qui pour être d’un usage courant ne vont pas pour autant de soi. Définir les notions de « minorité juive noire » et « d’invisibilité »
Par « minorité juive noire », on entend ici indistinctement l’ensemble des personnes de confession juive avec une proximité épidermique, généralement évalué à moins de 5% de l’ensemble des juifs de France soit 25O en région parisienne. (enquête Olivia Cattan) Composée essentiellement de français et d’étrangers de souche non européenne (ressortissants de la France d’outre-mer et migrants sub-sahariens ainsi que leurs descendants nés dans l’hexagone), cette population juive frappe d’emblée par son extraordinaire hétérogénéité que l’on pourrait décliner à l’envi en autant de segments différents que de critères de classement. A l’évidence, la proximité épidermique ne signifie à priori ni convergence d’intérêts ni similarité des vues ni connivence naturelle au sein de chacun de cette population comme dans l’ensemble de la population concernée. A contrario, si les différents segments qui la traversent peuvent se chevaucher dans certaines circonstances sociales (à l’occasion des offices religieux par exemple), ils ne s’ignorent pas moins superbement pour autant dans la vie quotidienne. Par « minorité juive noire », on entend donc une population donnée, appartenant historiquement et socialement à la communauté juive halakhique. Cette minorité juive n’est pas une « communauté » organisée autour d’institutions autonome, normes, pratiques et contraintes particulières. Elle forme objectivement une population extraordinairement intégrée dans l’ensemble de la communauté juive, malgré le sentiment souvent passif d’une appartenance « communautaire » commune à laquelle le miroir de la vie quotidienne. Cette population n’en constitue pas moins un groupe virtuel sans disposer encore pour autant d’un construit symbolique qui le rendrait reconnaissable à travers des signes stables rendant identifiable le contenu d’un ethos commun imposé à chacun.
L’ « invisibilité » postulée de cette population juive noire peut être rapportée à la conjonction d’un double phénomène : d’une part, son déficit de reconnaissance symbolique par la communauté juive saisie globalement ; d’autre part, la vulnérabilité de ses membres à l’égard d’un processus d’assignation de rôles dévalorisés rendus possibles par des mécanismes de relégation et/ou d’exclusion sociales. Sur le premier plan, cette population est majoritairement perçue comme un corps social étranger à la communauté juive, encore largement appréhendée sous le prisme réducteur du tube digestif, malgré l’ancienneté de la présence de la plupart de ses membres. La tyrannie du phénotype prime alors sur la communauté : la couleur de peau d’un juif fait de lui bien souvent un étranger. Le statut ne prémunit pas contre les préjugés de couleur qui ne semblent épargner aucun compartiment de la vie sociale. Sur le deuxième plan, elle se marque par l’absence éclatante de juifs noirs dans les élites dirigeantes de la communauté et leur concentration tendancielle dans les secteurs d’activité les moins valorisées. Le recyclage dans le présent de normes et représentations sociales , héritées du model républicain, prend ici pour corollaire une tendance à la « monopolisation » des rapports sociaux.
Comment repérer cette « invisibilité » postulée ? Parmi d’autres dimensions et à titre indicatif, on propose d’envisager successivement plusieurs aspects de cette visibilité très sélective de la population juive noire en France. Pour beaucoup, les pistes esquissées, ci-dessous, n’ont pas encore donné lieu à des études systématiques mobilisant les ressources renouvelées des protocoles d’usage courant. Ces carences ne sont pas fortuites : elles participent précisément à l’invisibilité de la population concernée. Dans ce cadre, on se propose de passer, en revue, quelques formes d’invisibilité qui se renforcent mutuellement. L’invisibilité : « historique ». Dans notre présent, un imaginaire discriminatoire persiste, d’autant plus traumatique qu’il est refoulé, visant particulièrement les juifs Noirs. Et ce présent n’est pas sans lien avec notre difficulté à affronter un passé commun, sépharades et ashkénazes notamment, où, tout en diffusant le message de la Thora la trahisse, dans l’exclusion. Par invisibilité historique, on entend donc cette longue indifférence mêlée d’ignorance qui a détourné l’attention des dirigeants communautaires avec parfois la complicité passive d’une partie de celles-ci soucieuses de gommer définitivement l’identité d’une partie de peuple juif..
L’invisibilité « scientifique » : Ce constat est, pour partie, tributaire des normes traditionnelles de la recherche scientifique communautaire .Consécutivement, la population juive noire, à l’instar d’autres types de populations, n’a pas donné lieu à des études approfondies susceptibles d’en préciser les contours démographiques, la distribution socioprofessionnelle, la répartition spatiale etc. En soi, il n’y a pas là de traitement scientifique spécifique qui serait réservé à ce segment de la population juive minoritaire. On enregistre, cependant, quelques études statistiques, sociologiques, les études rendent mal les contours de la réalité. Cela n’est pas sans conséquences pour la connaissance de cette population par elle-même mais aussi pour une meilleure évaluation de sa situation d’ensemble par la communauté. L’invisibilité « économique » : spécialisation et profilage
Il convient de suggérer ici plusieurs pistes de recherches encore indisponibles. En premier lieu, ceci offre indéniablement un lieu d’analyse certainement éclairant. En deuxième lieu constitue sans doute un terrain particulièrement utile pour élucider les modalités des meilleurs connaissances qui, à ce jour, n’a donné lieu à aucune recherche académique. Ce triple constat est à l’image de la place marginale de la population juive noire ailleurs et en France. Elle est également le résultat de l’indifférence de la communauté juive de France.
Comprendre et expliquer… avant d’agir pour dénoncer.
Comprendre n’est pas justifier mais plutôt tenter de ne plus simplifier un jeu de causalités jamais univoques, au nom d’un rejet moral sans appel. Dans cette optique, l’action de notre association ne peut pas faire l’économie des exigences d’une éthique de la Thora pour la compréhension qui va au-delà de l’application mécanique de règles épistémologiques. Sans pour autant verser dans un quelconque fatalisme, l’engagement dans l’action collective gagnerait toujours à s’appuyer sur un diagnostic aussi rigoureux que possible. Les attitudes discriminatoires, c’est-à-dire les prédispositions - littéralement les préjugés comme jugements indépendants de l’expérience – qui gouvernent les comportements antisémites et discriminatoires n’affectent pas uniquement les juifs noirs. D’où l’importance pour ceux qui en sont les victimes de ne se laisser enfermer à leur tour.
Hypothèses explicatives :
Pour autant que l’on puisse interpréter la permanence des mécanismes d’éxclusion malgré le faible nombre des études disponibles, il importe de pouvoir distinguer les mécanismes de sélection sociale qui sont indépendants de la variable du phénotype des mécanismes de mise à l’écart qui lui sont directement liés, les seconds se singularisant par leur contradiction flagrante avec les idéaux éthiques auxquels la communauté juive se réclame.
Dans cette perspective et sous réserve de leur approfondissement, plusieurs hypothèses gagnent ici à être combinées : En premier lieu, les dirigeants de la communauté sont soumis à rude épreuve par une « fracture communautaire » sans précédent qu’ils tentent de remédier en se réfugiant dans une rhétorique universaliste et égalitariste incantatoire. Officiellement, la couleur est invisible. Seuls les juifs incolores ont droit de cité. Cette utopie, apparaît largement illusoire aux yeux des personnes de couleur qui doivent témoigner quotidiennement de leur appartenance communautaire faute de ne pas partager le même phénotype que leurs compatriotes de souche européenne. Rarement évoquée, cette situation est en contradiction flagrante avec l’idéal de la Thora. Comme dit le talmud « n’enseignez pas ce qu’ils vous ont appris, mais apprenez ce que vous êtes ».Nous sommes juifs, c’est notre vie et rien d’autre, une vie vécue parfois lourdement. Nous sommes attachés à Israël parce que ce pays est le nôtre et nous savons que le défendre est un enjeu prioritaire.
Guershon NDUWA
Président FJN
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