Un centre communautaire "noir", à quoi bon ?
Je me rappelle la première fois que j’ai voulu rentrer dans une synagogue. J’avais 13 ans. J’avais peur. Peur de ma différence, peur d’être épié, peur de me retrouver seul, le seul noir, au milieu d’une grande communauté, blanche. J’avais 13 ans et cela aurait pu être un grand jour. Mais je n’ai pas osé pousser les portes de la synagogue.
Il m’a fallu presque dix ans pour renouveler ma tentative de rejoindre une communauté. Au téléphone, je préviens Philippe Haddad, rabbin de la synagogue des Ulis : "Je suis nouveau dans la communauté, je ne connais pas vraiment les rites et... je suis noir !" Arrivé devant la synagogue, je me suis arrêté là, encore une seconde, pour une seconde fois. Cette fois-ci, je refuse de me faire rejeter par mes propres pensées et j’ouvre les portes de la synagogue, sans plus réfléchir.
Ce que j’ai ressenti tout au long de cette "première fois" ? Un apaisement, quand celui qui allait devenir un grand ami, Denis Boumendil, m’accueillit d’un sourire jusqu’aux oreilles, de l’inquiétude, quand Denis m’appela David, et un grand réconfort quand il me dit qu’il m’avait confondu avec un autre jeune noir qui venait dans la même synagogue. Bien sûr, il y a tous ces moments où, étonnés, les membres de la synagogue vous toisent étrangement, avant de vous assaillir de questions. Il y a ces longs moments où l’on se sent épié ou juste paranoïaque. Même si, à chaque fois, il y a ce soulagement qui accompagne certains airs et certaines prières, plus ou moins familiers, le réconfort le plus grand naît de la rencontre avec ses pairs, noirs et juifs.
C’est ce que j’ai ressenti lorsque la famille Ovonogo, originaire du Congo a rejoint la synagogue des Ulis. A cet époque où il m’arrivait souvent de faire Shabath dans la capitale, c’est tout de même dans la synagogue que fréquentait la famille Ovonogo que je me sentais le plus à l’aise, le plus capable d’une ferveur exemplaire. Quand mon ami, Edouard, a évoqué cette idée folle de voir, un jour, une synagogue "noire" à Paris, j’ai d’abord trouver ça fou avant de réellement m’interroger : Y’aurait-t-il suffisamment de fidèles pour une telle synagogue sur Paris ? Comment serait vue cette communauté dans La communauté ? Est-ce que cette idée va dans le bon sens ? Facilite-t-elle la pratique du judaïsme ou, au contraire, la divise-t-elle ? Et puis, les noirs juifs auraient-ils envie de rejoindre une telle synagogue au détriment des communautés qu’ils fréquentent déjà ?
Mon amie, Sarah, juive métisse originaire des Antilles, me parle souvent d’aller visiter les synagogues noires d’Angleterre ou des Etats -Unis. Et, il est vrai que la curiosité se mêle souvent à l’envie de trouver des semblables, plus semblables, des frères noirs, occidentaux et juifs à la fois, un autrui susceptible de comprendre au mieux une partie importante de mon identité. Pourtant, ce voyage si facile à concevoir, nous ne l’avons jamais effectué. Je suis curieux mais ce que je recherche pour me construire est peut être ailleurs qu’en Angleterre ou aux Etats-Unis. Ailleurs, mais où alors ?
En y réfléchissant bien, le réconfort que j’ai éprouvé en rejoignant la communauté des Ulis et la famille Ovonogo, je n’aurai pu le ressentir, aussi intensément, dans les communautés noirs d’Israël, d’Angleterre, des Etat-Unis ou même du Nigeria. Ce que je recherche devrait donc être ici. C’est en France que je serais le plus ravi de connaître une « synagogue noire ». J’en ai la conviction depuis mon dernier voyage au Congo.
A Kinshasa, comme à Lumbubashi, se tient une synagogue. Majestueuse pour sa taille plus que pour sa beauté, la synagogue de Kinshasa est en quelque sorte la synagogue de Moïse Rahmani, l’auteur de Shalom Buana, le livre sur les juifs du Congo. Grâce à Moïse, je savais que les juifs de ces synagogues étaient, pour la plupart, originaire d’Israël. On a donc, au Congo, des synagogues blanches dans un pays noir. Imaginer vous, un juif d’Alsace, par exemple, de père polonais et de mère française (tous deux de souche), parvenir à trouver une telle synagogue dans un pays où les blancs constituent nettement une minorité. Si vous êtes religieux, ne serait-il pas d’un grand réconfort de s’y rendre, plus qu’ailleurs ? Et, même si les congolais étaient tous juifs et que le pays ne comptait qu’une seule synagogue pour les minorités blanches, le réconfort d’avoir cette synagogue en serait-il moins fort ?
En France, il existe pourtant la synagogue des tlemceniens, la synagogue des djerbiens, la synagogue des oranais et tant d’autres synagogues qui ont leur façon de chanter, leur façon de manger, leur façon d’applaudir les jours de fêtes, leurs coutumes religieuses. J’ai toujours été charmé par cette richesse du judaïsme qui rappelle l’humanité toute entière. Ces communautés sont ouvertes, pas besoin d’être à Djerba pour prendre un kiddouch à la djerbienne ou au Caire pour apprécier les vocalises typiques du hazan. Alors où se pose le problème ? En quoi peut-il être gênant d’avoir une synagogue, à Paris, qui accueillerait des fidèles originaires non pas d’une ville, d’une région ou d’un pays d’Afrique mais de plus de la moitié du continent ? A-t-on peur de voir se former une communauté trop visible au sein de la communauté juive traditionnelle ou n’est-ce pas plutôt la peur de voir le judaïsme s’orner d’airs, de coutumes religieuses et de traditions peu connue par la majorité ? Mais pourquoi cette communauté ne serait-elle pas aussi ouverte que celle des tlemceniens et consorts ? Pourquoi n’aurait-elle pas un rabbin du consistoire ? Le problème de la création d’une synagogue noire ne réside-t-il pas plutôt dans l’organisation qui sera mise en place ? organisation qui devra positionner son judaïsme par rapport au consistoire et ces coutumes par rapport aux autres communautés de France.
Sincèrement, je ne sais pas si cette synagogue verra le jour. Je ne sais pas si les juifs noirs oserons la fréquenter, dans un premier temps, de peur d’être pris pour des déserteurs de leur communauté respective. Cependant, il existe des associations comme Juifs et Africains (JUAF) ou la Fraternité Judéo-Noire (FJN). Ces associations ne sont-elles pas le témoignage d’un besoin de reconnaissance des juifs noirs en France ? Ne sont-elles pas aussi les signes d’un besoin d’expression de la pluralité du de l’être juif ? Ne permettent-elles pas à certains juifs noirs de participer activement à la vie associative juive dans un soucis de renforcement du mieux être des juifs noirs ?
Aujourd’hui, j’ai 28 ans. Quand je me rend à la synagogue d’Argenteuil, à la synagogue des Ulis ou à la synagogue de Montmartre, je n’ai plus cette boule au ventre qui m’empêchait d’entrer dans les synagogues. Aujourd’hui, je ne suis plus une curiosité dans ces synagogues, mais pourtant... arrive le moment crucial où je souhaite fonder ma famille. Une famille juive. Mais en face de moi, les coutumes se dressent alors au delà de cette religion que je partage dans chacune des communautés que j’ai embrassées. Et je sais quelle réconfort j’aurais si la famille Mpindu, la famille Ovonogo, et les familles de mes amis Edouard, d’Emmanuel, de Gillles étaient de temps en temps, ne serait-ce que pendant les fêtes, avec moi. Ces obstacles dressés par les différences me rappellent ces moments douloureux où, militant à l’UEJF, président de section, membres du staff national, membre d’une commission du CRIF et membre du bureau de ma synagogue, j’espérais crier ma judéité sur le toit des synagogues et des associations juives pour me sentir, enfin, reconnu. Dans ces moments là, je me sentais publiquement fort, parce que peu à peu reconnu aux yeux de la communauté, mais intimement faible, parce que les coutumes limitaient la portée des relations que je contractais, dès qu’elles dépassaient le stade de l’amitié. C’est aussi le moment où j’ai compris comment un amour impossible avait pousser un candidat à la conversion, noir, au suicide. Je prie pour qu’un tel événement n’ait plus sa place en France.
J’espère donc que la création d’une synagogue noire permettra plus que la reconnaissance des juifs noirs auprès des communautés blanche : j’espère surtout qu’elle permettra aux juifs noirs de France d’accéder à un mieux être dans leur vie culturelle, cultuelle et privée.