Au départ, les esclaves noirs aux Etats-Unis connaissaient bien la culture biblique et voyaient donc les Juifs persécutés et rêvant de retourner à leur Terre promise, comme des frères. Les discriminations et les persécutions infligées aux Juifs européens et les discriminations contre eux aux Etats-Unis avaient un retentissement pour les Noirs. Dès la fin du 19ème siècle, les deux communautés se sont rapprochées de façon plus nette. Le mouvement de Noirs vers le Nord du pays y contribuait, car davantage de Juifs habitaient le Nord que le Sud. Ce voisinage a contribué à des relations entre commerçants, travailleurs sociaux juifs, clients, locataires ou employés de maison noirs. Parfois, certains petits commerçants juifs étaient les seuls blancs restés dans les quartiers pauvres. Au Nord les Noirs pouvaient aussi participer à la vie politique, et cela créait d’autres occasions pour les deux communautés de se rencontrer, se connaître et souvent de faire cause commune. Le racisme des WASPs (White Anglo Saxon Protestants), qui voulaient maintenir leur suprématie sur la société, discriminaient contre les Noirs et contre les Juifs. A l’époque où j’y vivais, j’ai vu certains hôtels afficher « No Jews, Dogs or Peddlers » (ni Juifs, ni chiens, ni colporteurs). Des boîtes de nuit n’admettaient pas les Noirs, et dans un incident célèbre, qui a quand même fait la une de la presse new-yorkaise, Joséphine Baker s’est vue refuser l’entrée de la très huppée Stork Club. Les Noirs et les Juifs qui avaient réussi financièrement avaient autant de mal à trouver des logements dans certains quartiers ou banlieues résidentiels. La plupart des universités avaient un système de quotas (non avoué) pour limiter l’accès de minorités. (Sur les formulaires de demande, le nom de jeune fille de la mère était demandé, par exemple, et souvent des photos des candidat-e-s.) L’identité minoritaire ainsi révélée, on trouva des prétextes pour ne pas accepter la plupart des demandes : surtout noires et juives mais parfois aussi asiatiques. L’augmentation du racisme et de l’antisémitisme les rapprochaient encore. Le Ku Klux Klan a repris du poil de la bête avec sa haine des Catholiques, des Noirs et des Juifs. En 1918, Henri Ford publia « The International Jew, the World’s Foremost Problem » (Le juif international, problème prioritaire du monde). Dans « Mein Kampf », Hitler a cité cette œuvre.
Dès 1909 William E.G. du Bois a créé la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People). Des Juifs ont coopéré activement à ce mouvement. Du Bois a lancé un appel contre le racisme cosigné par des rabbins, des travailleurs sociaux juifs ainsi que par d’autres Blancs libéraux. Les Juifs ont continué une proche collaboration avec le travail de la NAACP qui se battait surtout sur le plan juridique pour obtenir des droits égaux.Bon nombre de procès ont eu lieu dans ce but.
La NAACP a eu des membres, et même parfois des présidents, juifs. Des hommes politiques, des juristes, des banquiers juifs ont contribué à la stratégie de l’association, à faire entendre sa voix dans les instances politiques, à présenter ses arguments devant les tribunaux. Cette contribution fut donc à la fois militante, politique, juridique et financière. L’apport financier était particulièrement importante pour pouvoir payer les frais d’avocats comme pour la libération sous caution de dirigeants noirs accusés.
Beaucoup de Juifs ont participé aux manifestations de la lutte pour les droits civiques, Des efforts financiers ont été importants, à la fois pour l’association elle-même et pour ses actions, dont un exemple important fut l’éducation des Noirs dans le Sud du pays, la promotion de certains écrivains noirs doués et la lutte contre l’analphabétisme d’adultes noirs.
À la fin des années 1940 et au début des années 1950, la grande lutte fut pour l’intégration des écoles publiques. Après beaucoup de manifestations et de campagnes, dans lesquelles des Juifs ont activement soutenu les Noirs, cette lutte fut gagnée définitivement en 1955, avec un procès retentissant, le procès Brown.
À l’issue de la Deuxième Guerre Mondiale, les soldats noirs revenus chez eux se sont évidemment révoltés encore plus contre le refus de leurs droits civiques. Comme l’a dit Olympe de Gouges pendant la Révolution française en parlant des femmes, elles avaient le droit de monter à l’échafaud mais non à la tribune. Les Noirs des Etats-Unis avaient le droit de se battre en guerre mais non (dans le Sud) de voter. Plusieurs organisations juives importantes se battaient avec persévérance pour les droits civiques des Noirs. J’y ai moi-même participé. D’autres organisations se sont créées, comme le CORE (Congress of Organisations for Racial Equality) et là aussi, des Juifs y participaient activement.
Martin Luther King a lancé les revendications par des tactiques de non violence, malgré les réactions violentes de la part des Blancs du Sud. Des étudiants du Nord, dont pas mal de Juifs, y ont participé, parfois au prix de leurs vies. Moins dangereux mais non sans risques quand même, était l’aide apportée pour l’inscription des Noirs pour pouvoir voter, car les circonscriptions du Sud inventaient des obligations académiques souvent difficiles à satisfaire mais auxquelles n’étaient soumises que les Noirs et non les Blancs, souvent pourtant illettrés dans cette région du pays.
Martin Luther King avait de proches conseillers juifs, le plus souvent dans l’ombre, mais qu’il savait apprécier. Du reste, de nombreuses citations de lui confirment la façon dont il voyait les Juifs et les Sionistes. Homme exceptionnellement intelligent, lucide, compréhensif et ouvert, il avait compris beaucoup de choses, malheureusement oubliées depuis. Néanmoins, son collaborateur très proche, Bayard Rustin, a suivi dans son sillon et est resté fidèle à ses principes toute sa vie.
Il est intéressant de relire « Altneuland », le deuxième livre de Théodor Herzl exposant son projet pour la renaissance d’Israël, et qui dénonce l’injustice et la barbarie de l’esclavage "dont seul un Juif peut mesurer la profonde horreur et qui n’a pas reçu de solution à ce jour". On peut citer le Professeur Steineck, un des personnages : "Des êtres humains, parce que leur peau est noire, sont enlevés, déportés et vendus. Leurs descendants vivent dans des environnements étrangers, méprisés et haïs parce que leur peau est pigmentée autrement. Je ne suis pas gêné de le dire même si l’on me trouve ridicule, que maintenant que j’ai vécu le retour des Juifs, j’aimerais ouvrir la voie pour le retour des Noirs".