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mercredi 8 septembre 2010
 
Les valeurs de FJN

 

Les juifs noirs sont-ils solubles dans la communauté juive de France ?
Par Nduwa Guershon

 

Le débat autour de « l’invisibilité » des juifs noirs se situe au cœur de notre association. Le terme « minorité juive invisible » nous permet de confronter sa signification mais aussi d’en saisir toute la dimension communautaire. Toutefois, il requiert une double clarification conceptuelle des notions de « minorité juive noire » et « d’invisibilité » qui pour être d’un usage courant ne vont pas pour autant de soi...

Le débat autour de « l’invisibilité » des juifs noirs se situe au cœur de notre association. Le terme « minorité juive invisible » nous permet de confronter sa signification mais aussi d’en saisir toute la dimension communautaire. Toutefois, il requiert une double clarification conceptuelle des notions de « minorité juive noire » et « d’invisibilité » qui pour être d’un usage courant ne vont pas pour autant de soi.

Définir les notions de « minorité juive noire » et « d’invisibilité »

Par « minorité juive noire », on entend ici indistinctement l’ensemble des personnes de confession juive avec une proximité épidermique, généralement évalué à moins de 1% de l’ensemble des juifs de France. Composée essentiellement de français et d’étrangers de souche non européenne (ressortissants de la France d’outre-mer et migrants sub-sahariens ainsi que leurs descendants nés dans l’hexagone), cette population juive frappe d’emblée par son extraordinaire hétérogénéité que l’on pourrait décliner à l’envie en autant de segments différents que de critères de classement. A l’évidence, la proximité épidermique ne signifie à priori ni convergence d’intérêts ni similarité des vues ni connivence naturelle au sein de chacun de cette population comme dans l’ensemble de la population concernée. A contrario, si les différents angles qui la traversent peuvent se chevaucher dans certaines circonstances sociales (à l’occasion des offices religieux par exemple), ils ne s’ignorent pas moins superbement pour autant dans la vie quotidienne. Par « minorité juive noire », on entend donc une population donnée, appartenant historiquement et socialement à la communauté juive halakhique. Cette minorité juive n’est pas une « communauté » organisée autour d’institutions autonome, normes, pratiques et contraintes particulières. Elle forme objectivement une population extraordinairement intégrée dans l’ensemble de la communauté juive, malgré le sentiment souvent passif d’une appartenance « communautaire » commune à laquelle le miroir de la vie quotidienne. Cette population n’en constitue pas moins un groupe virtuel sans disposer encore pour autant d’un construit symbolique qui le rendrait reconnaissable à travers des signes stables rendant identifiable le contenu d’un ethos commun imposé à chacun.

L’ « invisibilité » postulée de cette population juive noire peut être rapportée à la conjonction d’un double phénomène : d’une part, son déficit de reconnaissance symbolique par la communauté juive saisie globalement ; d’autre part, la vulnérabilité de ses membres à l’égard d’un processus d’assignation de rôles dévalorisés rendus possibles par des mécanismes de relégation et/ou d’exclusion sociales. Sur le premier plan, cette population est majoritairement perçue comme un corps social étranger à la communauté juive, encore largement appréhendée sous le prisme réducteur du tube digestif, malgré l’ancienneté de la présence de la plupart de ses membres. La tyrannie du phénotype prime alors sur la communauté : la couleur de peau d’un juif fait de lui bien souvent un étranger. Le statut ne prémunit pas contre les préjugés de couleur qui ne semblent épargner aucun compartiment de la vie sociale. Sur le deuxième plan, elle se marque par l’absence éclatante de juifs noirs dans les élites dirigeantes de la communauté et leur concentration tendancielle dans les secteurs d’activité les moins valorisées. Le recyclage dans le présent de normes et représentations sociales héritées du model communautaire, prend ici pour corollaire une tendance à la « monopolisation » des rapports sociaux.

Comment repérer cette « invisibilité » ?

Parmi d’autres dimensions et à titre indicatif, on propose d’envisager successivement plusieurs aspects de cette visibilité très sélective de la population juive noire en France. Pour beaucoup, les pistes esquissées, ci-dessous, n’ont pas encore donné lieu à des études systématiques mobilisant les ressources renouvelées des protocoles d’usage courant. Ces carences ne sont pas fortuites : elles participent précisément à l’invisibilité de la population concernée. Dans ce cadre, on se propose de passer, en revue, quelques formes d’invisibilité qui se renforcent mutuellement.

•L’invisibilité : « historique ». Dans notre présent, un imaginaire discriminatoire persiste, d’autant plus traumatique qu’il est refoulé, visant particulièrement les juifs Noirs. Et ce présent n’est pas sans lien avec notre difficulté à affronter un passé commun, sépharades et ashkénazes notamment, où, tout en diffusant le message de la Thora la trahisse, dans l’exclusion. Par invisibilité historique, on entend donc cette longue indifférence mêlée d’ignorance qui a détourné l’attention des dirigeants communautaires avec parfois la complicité passive d’une partie de celles-ci soucieuses de gommer définitivement l’identité d’une partie de peuple juif..

•L’invisibilité « scientifique » : Ce constat est, pour partie, tributaire des normes traditionnelles de la recherche scientifique communautaire .Consécutivement, la population juive noire, à l’instar d’autres types de populations, n’a pas donné lieu à des études approfondies susceptibles d’en préciser les contours démographiques, la distribution socioprofessionnelle, la répartition spatiale etc. En soi, il n’y a pas là de traitement scientifique spécifique qui serait réservé à ce segment de la population juive minoritaire. On enregistre, cependant, quelques études statistiques, sociologiques, les études rendent mal les contours de la réalité. Cela n’est pas sans conséquences pour la connaissance de cette population par elle-même mais aussi pour une meilleure évaluation de sa situation d’ensemble par la communauté. (hormis l’enquète de notre collègue Olivia Cattan sur la minorité juive noire de France, cfr Tribune juive n° 33 de Janvier 2008 ) L’invisibilité « économique » : spécialisation et profilage

Il convient de suggérer ici plusieurs pistes de recherches encore indisponibles. En premier lieu, ce offre indéniablement un lieu d’analyse certainement éclairant. En deuxième lieu constitue sans doute un terrain particulièrement utile pour élucider les modalités des meilleurs connaissances qui, à ce jour, n’a donné lieu à aucune recherche académique. Ce triple constat est à l’image de la place marginale de la population juive noire ailleurs et en France. Elle est également le résultat de l’indifférence de la communauté juive de France.

Comprendre et expliquer… avant d’agir pour dénoncer.

Comprendre n’est pas justifier mais plutôt tenter de ne plus simplifier un jeu de causalités jamais univoques, au nom d’un rejet moral sans appel. Dans cette optique, l’action de notre association ne peut pas faire l’économie des exigences d’une éthique de la Thora pour la compréhension qui va au-delà de l’application mécanique de règles épistémologiques. Sans pour autant verser dans un quelconque fatalisme, l’engagement dans l’action collective gagnerait toujours à s’appuyer sur un diagnostic aussi rigoureux que possible. Les attitudes discriminatoires, c’est-à-dire les prédispositions - littéralement les préjugés comme jugements indépendants de l’expérience – qui gouvernent les comportements antisémites et discriminatoires n’affectent pas uniquement les juifs noirs. D’où l’importance pour ceux qui en sont les victimes de ne se laisser enfermer à leur tour.

•Hypothèses explicatives :

Pour autant que l’on puisse interpréter la permanence des mécanismes d’exclusion malgré le faible nombre des études disponibles, il importe de pouvoir distinguer les mécanismes d’exclusion sociale qui sont indépendants de la variable du phénotype des mécanismes de mise à l’écart qui lui sont directement liés, les seconds se singularisant par leur contradiction flagrante avec les idéaux éthiques auxquels la communauté juive se réclame.

Dans cette perspective et sous réserve de leur approfondissement, plusieurs hypothèses gagnent ici à être combinées :
- En premier lieu, les dirigeants de la communauté sont soumis à rude épreuve par une « fracture communautaire » sans précédent qu’ils tentent de remédier en se réfugiant dans une rhétorique universaliste et égalitariste incantatoire. Officiellement, la couleur est invisible. Seuls les juifs incolores ont droit de cité. Cette utopie, apparaît largement illusoire aux yeux des personnes de couleur qui doivent témoigner quotidiennement de leur appartenance communautaire faute de ne pas partager le même phénotype que leurs compatriotes de souche européenne. Rarement évoquée, cette situation en contradiction flagrante avec l’idéal de la Thora traduit le chevauchement de deux conceptions de la communauté : d’un côté, une conception abstraite, désincarnée, , inclusive, celle de la communauté des juifs à laquelle chacun peut théoriquement appartenir, en adhérant au pacte aux idéaux de la Thora qui lie ses membres ; de l’autre, une conception ethnique, territorialisée et exclusive qui postule l’existence d’une vraie communauté juive, enracinée dans des traditions et incarnée par deux tendances communautaires « ashkénaze et sépharade ».
- En deuxième lieu, la conjoncture économique au sein de la communauté, marquée par la fragilisation des relations d’emploi et la nouvelle condition salariale, expose tout particulièrement – mais pas uniquement – les juifs noirs aux mécanismes de la discrimination qui traversent les principales institutions de la communauté.
- En troisième lieu, l’emprise des habitudes acquises dans les consciences du passé et ayant survécu aux conditions (historiques) de déshumanisation, en gouvernant les comportements sinon les attitudes des français de souche européenne par rapport à leurs compatriotes de souche non européenne, d’emblée perçus comme des étrangers avec les connotations généralement attachées à cette qualité. L’apparence physique apparaît alors le support d’une histoire incorporée qui surdétermine en permanence son titulaire dans la vie sociale tandis que la rhétorique égalitaire la toise au nom de son indifférence à la couleur des citoyens. Or, l’histoire d’israél n’a pas toujours su éviter les travers d’une conception biologique de la communauté.
- En dernier lieu, la faible organisation des juifs noirs et extraordinairement éclatée en de multiples tendances et disséminés dans différentes synagogues, n’a pas rendu possible l’apparition de leaders représentatifs susceptibles d’offrir aux responsables de la communauté une vision idée dans la prise en compte des revendications des juifs noirs. Contrairement à trop d’analyses hâtives, Notre organisation en association traduit moins un rejet de l’idéal communautaire que l’alerte pour une prise en compte de revendications fondamentalement conforme à l’appartenance communautaire restée à ce jour insatisfaites.

Quelles perspectives d’action ?

Une fois admis le caractère aussi aléatoire que normatif de tout exercice prescriptif, des hypothèses explicatives précédentes découlent logiquement quelques recommandations pratiques. A défaut d’un programme de mesures détaillées encore indisponible, on se limite ici à la formulation de quelques orientations pour le renforcement de l’action des responsables communautaires pour la mobilisation du respect des idéaux de la thora.

 
 
Publié le samedi 2 février 2008
Mis à jour le lundi 2 juin 2008

 
 
 
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